Les Ombres du Yali de Suat Dervish

Suat Dervish (1905-1972) est l'une des grandes figures de l'écriture féminine turque, journaliste et romancière ,écrivain engagé, elle défendra les thèses du réalisme socialiste. Elle a vécu en France entre 1953 et 1963 et a écrit plusieurs romans en turc et en français. Un seul titre est disponible en France actuellement.

Son roman Les Ombres du Yali aborde deux thèmes : la disparition d'un monde ancien, celui de l'Empire ottoman (vécue, en particulier, à travers le délabrement d'un palais) et la condition de la femme dans la Turquie des années 1960-1970 (l'héroïne, descendante d'une famille de pachas, est divorcée et attend un enfant d'un homme d'affaires obnubilé par la "respectabilité").

Les Ombres du Yali de Suat Dervish

Les Ombres du Yali, Suat Dervish (Extrait )

« Malgré son abandon, le vieux yali restait hautain et majestueux sur les rives du Bosphore. Pour le connaître, il aurait fallu écouter ses plaintes dans la tempête, lorsque les vagues battaient les murs avec fureur, lorsque le vent faisait grincer et claquer dans les ténèbres quelques-unes des portes - les vieilles portes qui ne tenaient plus - de ses trente-quatre pièces. Il aurait fallu passer des nuits et des nuits sous son toit, entendre la chanson monotone du ressac. Il aurait fallu marcher dans la pénombre de ses couloirs sans fin. Des chauves-souris s'y égaraient parfois. Prises d'une sorte de désespoir, elles se brisaient les ailes à la recherche d'une issue vers la liberté. Il aurait fallu pouvoir respirer l'air humide des salles inhabitées, aux murs recouverts d'or fané sous la poussière des années. Les araignées avaient tissé d'immenses toiles autour des lustres de cristal déteint. Il aurait fallu caresser longuement les beaux meubles et toucher les étoffes précieuses qui sedésagrégeaient sous la moindre caresse des doigts. Il aurait fallu y vivre comme Djélilé y avait vécu. Comme elle, il aurait fallu errer dans le parc aux branches enchevêtrées, aux allées envahies d'herbes sauvages, aux pelouses mangées par les buissons. Il aurait fallu pénétrer dans la grande écurie où des carcasses de luxueux carrosses, rongées par le temps, gisaient comme des monstres vaincus. Il aurait fallu frissonner en descendant les marches humides et moussues qui menaient à la cave où stagnait une eau croupissante. On y garait jadis les kayiks. Il n'en restait plus qu'un qui se balançait comme le corps ballonné d'un noyé. Il était impossible de comprendre Djélilé si l'on n'avait pas connu ce yali et les ombres qui l'avaient habité ».

Les Ombres du Yali de Suat Dervish
Les Ombres du Yali de Suat Dervish

Les Ombres du Yali (Parangon, L'Aventurine, libreto 2003)

Le yali est une vaste demeure dont les terrasses baignent dans le Bosphore. À l’abandon complet, il est déjà inhabitable. …Pas aux fantômes par contre, ceux qui défilent dans la mémoire de Djélilé, qui la tirent avec tant d’insistance vers la jeunesse qu’elle y passa, les splendeurs de l’Empire ottoman alors sur sa fin, les souvenirs qui y sont restés : une enfance heureuse avant que les affaires de la famille ne partent en déconfiture. Le présent de Djélilé n’est pas non plus de tout repos : tiraillée entre un mari conventionnel et un amant aventureux, elle trouvera dans ces souvenirs, particulièrement dans celui de sa grand-mère, une femme de tête, de cœur et de volonté, la force de choisir une vie de femme affranchie.

* Suat Dervish est parfois orthographié Suat Derwish

Les Ombres du Yali de Suat Dervish
Les Ombres du Yali de Suat Dervish
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